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Jean-Noël Pancrazi

Choisir le prochain Renaudot

Le couronnement d'un roman ou d'un essai par un prix littéraire est le plus souvent une histoire d'efforts récompensés et de talent révélé. Dans les coulisses aux côtés de Jean-Noël Pancrazi, membre du jury du prix Renaudot, lui-même lauréat de nombreux prix, elle se révèle moins éclatante. C'est le banal et cruel récit d'une compétition sur un podium éphémère en trois essayages qui laisse en bas des marches une cohorte d'éclopés. En mai dernier, le jury du Renaudot a clôt la saison d'hiver en procédant à un premier choix de seize titres sur les ouvrages parus depuis janvier, histoire de dire qu'il ne se cantonnera pas, pour décerner le prix en novembre, aux publications annoncées pour la rentrée. Mais le qui croit vraiment, qu'un livre de la liste de printemps a une chance de l'emporter ? Disons que c'est un lot de consolation par anticipation ; une liste, c'est déjà le dessus du panier. Cet événement donna aussi le signal du départ pour le grand ramdam de la vraie compétition, celle de septembre. Jean-Noël Pancrazi est rentré à Paris tout exprès, lui qui est toujours entre deux voyages, entre deux ailleurs - Saint Domingue, Haïti, la Californie, la Tunisie, la Corse – pour recevoir les prétendants. Ils s'étaient parés comme des invités qui se pressent à une avant-première, ceints de bandeaux rouges ou bleus, de jaquettes illustrées, parfumés de frais à l'encre d'imprimerie, le dos un peu raide. «Là ils sont tout beaux, tous neufs, c'est la fête » dit le juge-écrivain en désignant les piles soigneusement alignées sur la moquette. Lecteur professionnel, il les a feuilletés en un tournemain. «D'abord, je respire le livre, je vois s'il appartient à la littérature et s'il entre dans les critères du Renaudot, c'est à dire, quand même, un livre un peu insolite, un peu original. » Après ce premier examen, sur les centaines de textes reçus, il n'en reste déjà plus que soixante à mériter un long tête-à-tête avec le maître des lieux, c'est-à-dire une lecture exhaustive. L'été peut commencer. « C'est encore un bon moment, il n'y a pas de tension, je reste seul dans mon coin, je lis tranquillement et surtout je veux me tenir loin de toutes les rumeurs, de tous les articles possibles pour me faire mon propre jugement.» Ce n'est pas seulement sa retraite studieuse que Jean-Noël Pancrazi protège : il semble essayer de faire un abri, le plus longtemps possible, avant le grand raout de septembre, à tous ces livres qui sont venus tenter leur chance. Parfois, il y a un coup de cœur, comme ce fut le cas pour Allah n'est pas obligé, d'Ahmadou Kourouma ou Suite française d'Irène Némirovski, mais c'est rare. A la mi-août, Pancrazi a éliminé quarante malheureux de plus. Les vingt qui restent forment les deux piles de gauche, tout contre les autres qui ne savent pas encore que pour eux, c'est cuit. «Je cherche toujours un livre insolite. Je préfère un livre inégal mais avec un imaginaire fort, même si le livre à des défauts, même si le livre est foutraque, je préfère découvrir un livre avec quelqu'un qui parle, dont on entend la voix, plutôt qu'un livre trop lisse, trop prévisible.» Mais il lui faut être plus sévère encore pour arriver à la réunion de septembre avec une liste réduite à une douzaine de titres, qui sera comparée avec celles des autres membres du jury. Puis coupée de moitié en octobre, avant la proclamation finale du champion. Pancrazi considère pensivement les couvertures encore pimpantes. « Le problème, c'est novembre, » dit-il d'une voix discrète dans laquelle vient rouler un rire très doux, consolateur, au cas où les livres l'auraient entendu. «Ils changent de couleur en novembre, ils deviennent gris. Il y en a qui sont tristes, après.» Bel exemple d'hypallage, qui suggère que certains auteurs vont faire la tronche, mais c'est dit plus élégamment.

Cette compassion pour les laissés-pour-compte est ce qui frappe le plus chez Jean-Noël Pancrazi. Elle traverse ses romans et ses récits, portant le pinceau lumineux de ses patientes phrases obstinées à se frayer un chemin jusqu'à l'élucidation d'un geste ou d'une ambiance, sur les habitués d'un bar gay au début des années sida (Les Quartiers d'hiver), la Française ostracisée par sa communauté pendant la guerre d'Algérie (Madame Arnoul), le vieux père en fin de parcours (Long séjour), le jeune métis pauvre des Caraïbes (Les Dollars des sables), le Malien sans papier à Paris (Indétectable). « Ce sont les seules personnes qui ont besoin que j'écrive sur eux. Sinon ce sont des muets de la société. Ces dix ou quinze dernières années, ce sont eux qui nous montrent le plus où on en est de la société et du monde.» Il les pare d'une extrême dignité, qui anime le père ("Il s'était éloigné d'eux avec une fierté déboussolée, avait remonté, en vacillant, la pente si ardue des Jardins de l'Empereur, se rappelant, pour ne pas trébucher dans les ornières du vague trottoir de terre creusé par les orages d'automne et qu'on avait toujours négligé de cimenter, son vieux devoir de dignité qui lui commandait de " tenir le coup", "de ne jamais tomber") à l'égal du sans-papier ("Il fallait garder les larmes bien droites en soi, comme on le lui avait appris, pour qu'elles ne viennent pas dans ses yeux, ne descendent pas sur ses joues"). Agrégé de lettres, professeur de français dans des collèges difficiles pendant vingt-cinq ans, il affirme que la qualité de quelqu'un n'a rien à voir avec son degré d'instruction. «La culture ne veut rien dire. Quelqu'un qui n'a pas de culture peut avoir autant de noblesse et de grandeur que quelqu'un qui a lu tous les livres. La capacité d'avoir les yeux grand ouverts sur la vie, la capacité de courage, de réaction devant les difficultés, c'est ça l'élégance, la vraie élégance des laissés-pour-compte. Une perception des choses. Je le dis et j'essaie de l'écrire parce que je les connais, je les ai rencontrés, j'ai passé du temps, je vois comment il ou elle se comportait. Bien sûr leur vie n'est pas facile, ce ne sont pas forcément des gens blancs comme neige mais ce que j'admire c'est l'intelligence instinctive, de l'instant.» À leur contact, il se sent bien. Il oublie sa place officielle, sa classe sociale. « Ça vous lave», dit-il en rigolant entre les cils. Avec ses yeux bleus et son faux air de Henry Fonda, on ne saurait dire ce qui l'emporte dans son regard, de la gravité ou de la légèreté. «J'ai toujours tenu à faire ça, cet équilibre entre la place officielle et l'ailleurs.» "Faire ça", cela veut dire : vivre. Les voyages, les rencontres, l'amour, même s'il prétend qu'on finit par vivre sans – mais pas sans plaisir. «J'ai toujours tenu à vivre. Il ne faut jamais que je m'éloigne de la vie parce que j'écris. L'écriture ne me dispense pas de la vie, au contraire. Maintenant, avec le temps, je me dis : j'aurais laissé des livres mais je veux me dire : j'aurais vécu aussi.» Il fait une différence très nette entre les périodes de vie et les périodes d'écriture : il est un de ces écrivains pour qui écrire, c'est consentir à vivre moins. «L'écriture ce n'est pas la vie. C'est la vie revue, approfondie, on voit bien ce qu'est la vie, mais on n'est pas dans la vie.» Cette bataille, il la décrit dans Les Quartiers d'hiver : "Mais tenaillé par une urgence de vivre qui me faisait prendre un goût affolé, une saveur panique à l'existence, j'avais perdu le désir d'écrire. Je cherchais en vain, dans le défilé des jours éteints, ce qui me ramènerait les frissons de jouissance douloureuse que j'aimais tant reconnaître quand j'allumais la lampe sur la table de travail – attendant que montât du fond de la nuit cette clarté qui me donnait l'illusion que je voyais tout, du monde : les âmes perdues, les îles, les prés et les maisons d'enfance. Les jours de trêve – où il me semblait que revenait un peu du désir de créer-, je ne parvenais à tracer sur les feuilles que quelques signes, des mots atrophiés pareils, dans le ciel des pages nues, aux étoiles anonymes qui mouraient de vieillesse en se recroquevillant sur elles-mêmes." Écrire le prive de la vie, mais en même temps il ne peut pas écrire si ce n'est pas une nécessité, si ce n'est pas quelque chose d'important qui le travaille. «C'est une compensation de la vie. Si on écrit, c'est qu'il y a quelque chose qui fait défaut. Il y a toujours, chez un écrivain, un manque.» Quel manque ? Qu'est-ce qui, là encore, a été laissé pour compte, et que l'écriture essaie de cerner ? La question, trop naïve, le fait rire. On en sera quitte pour chercher, dans chaque livre, un morceau de réponse.

En cela, le prochain récit de Jean-Noël Pancrazi constituera sans doute un fragment important. La publication est prévue pour janvier. Le manuscrit est prêt, entre l'ordinateur et le cendrier, sur le petit bureau improvisé dans une encoignure de l'entrée à la lumière électrique lorsque, il y a quelques temps de cela, le bruit de travaux devant l'immeuble a rendu impraticable la grande table devant la fenêtre. Le chantier dehors a pris fin mais le petit coin de travail est resté tel quel. Les derniers feuillets portent des corrections manuscrites ; en se penchant un peu on pourrait presque les déchiffrer : Jean-Noël Pancrazi ne fait pas de tralala autour de son oeuvre. Il réfléchit à haute voix au titre, qui n'est pas encore arrêté. Dans ce livre, il s'agit de l'Algérie. L'auteur y est né et y a passé les premières années de sa vie. Après l'exil en 62, il s'était dit qu'il n'y retournerait jamais. Les dernières images : deux valises avec rien dedans, un bateau. « Tout le monde me demandait toujours : pourquoi vous n'y retournez pas ? Et je disais non, je n'y retournerai jamais. Tout le temps j'ai dit ça, j'ai dit ça, j'ai dit ça.» En répétant ces mots, sa voix s'adoucit. Et plus il insiste, plus elle est douce. «Et moi j'étais persuadé que je n'y retournerais jamais.» Pourtant, il avoue que l'idée lui en venait parfois. Il se demandait pourquoi, au fond, il était si obstiné dans ses réponses et dans sa détermination, sans pouvoir se décider pour autant. Et puis il y a eu Les Dollars des sables, en 2006, et le film mexicain adapté du roman avec Géraldine Chaplin, en 2014. «J'ai rencontré l'équipe, le monde du cinéma que j'adore. J'étais un peu grisé, je suis allé à la première à Toronto, à Rome, le film est sorti en France… J'ai aimé ça, c'était l'enfant qui se laissait étourdir». Aussi, l'année suivante, lorsqu'il est invité comme juré au Festival d'Annaba du film méditerranéen, il se laisse tenter. «Je me suis dit : avec le cinéma ça va être facile, ça va faire tout passer.» Il accepte donc de se rendre en Algérie au bout de cinquante-trois ans, mais à une condition : qu'il puisse, après le festival, prendre une voiture pour se rendre à Batna, dans les Aurès, sa ville natale. Le festival se déroule comme promis : quatre films par jour pendant sept jours, en arabe, sous-titres anglais, pas même le temps de se promener à Annaba. Le dernier jour, tout le monde a déjà quitté l'hôtel, coup de fil : "Descendez de votre chambre immédiatement, vous devez reprendre l'avion pour Paris." Pas question de rester, encore moins de rouler en voiture jusqu'à Batna. On lui annonce que son visa est périmé, que son billet de retour n'est pas valable. De nouveau, l'impression d'être mis à la porte, d'avoir fait tout cela pour être finalement rejeté. «Pourquoi y suis-je retourné ? J'avais honte en rentrant. J'ai appris ensuite qu'il y aurait eu un projet d'attentat pendant le festival et que la route était dangereuse.» Finalement il avoue qu'il y est retourné quand même, plus tard, secrètement, parce qu'il s'était résolu à revoir Batna et qu'il est têtu. Il promet qu'il racontera cette aventure plus tard. Quoiqu'il en soit, revenir au point de départ ne permet jamais de reconstituer les racines qui ont été arrachées. Mais Jean-Noël Pancrazi considère l'exil comme une chance. «Ça me rend curieux des choses. Ça me fait du bien de ne pas être fixé. On ne peut pas avoir le même regard sur la vie et sur le monde quand on a été déraciné, on a d'autres impressions, une autre mobilité.» Une autre écriture, aussi.

Mais quand, voyageur inlassable, il cherche à se poser, c'est en Corse, d'où son grand-père est parti, qu'il rentre. «La Corse, c'est fixé dans ma tête. C'est un rituel. J'y retourne chaque année même si mon père est décédé et la famille un peu éparpillée. J'ai besoin de la Corse. J'y vais dans les moments difficiles. Moi qui n'ai pas de refuge, je pourrais toujours me réfugier en Corse. L'Algérie c'est du passé dépassé, je n'y ai plus ma place. En Corse j'espère avoir encore ma place.» On admire la prudence de chat et la modestie avec laquelle il en parle. Oui, entre Ajaccio et les collines d'Ucciani, cet homme déraciné retrouvera bien quelques radicelles, ne fût-ce que par cette idée de dignité à laquelle il est si profondément attaché. « C'est une dignité, la Corse. Il y a une fierté d'être corse mais je me dois de mériter ça. C'est une terre exigeante. Je dois travailler, parce que les Corses sont très bien avec moi, il faut que je mérite leur confiance.» En témoigne le livre qu'il a fait avec le photographe Raymond Depardon, sobrement intitulé Corse, un titre qui désigne à la fois la terre, et celui ou celle qui s'en réclame.

Si vous demandez à Jean-Noël Pancrazi pourquoi la Corse a tellement d'importance pour les Corses qui, comme lui et tant d'autres, n'y vivent pas, il vous regardera d'un air un peu surpris, comme si la réponse était évidente. «Parce que la Corse est importante, pas simplement pour eux, mais elle est importante pour ce qu'elle est. Il y a quelque chose d'antique en Corse. C'est le mot. Pas de sacré, d'antique. La Corse est intacte. Il y a une gravité en Corse.» Par ce mot de gravité, il entend le caractère, mais aussi la place. « La Corse devrait prendre conscience de ce centre de gravité qu'elle est en méditerranée. La méditerranée c'est une mer étrange qui en train de disparaitre, c'est une mer abîmée, endeuillée avec les migrants. C'est le rôle de la Corse dans l'avenir : elle devrait arbitrer. Être un pôle.» Il le redira lors des rencontres littéraires d'Ajaccio en septembre : « La Corse pourrait recueillir tous les artistes en quête de patrie, tous les rêves de paix et de fraternité.»

Elle pourrait aussi accueillir les recalés du prix Renaudot et tous les autres, les petits écrivains, les obscurs, les sans grade de la littérature qui se font écraser les doigts de pieds lors du grand bal annuel de la rentrée mais qui ne perdent pas pour autant leur dignité.

À propos de : Je voulais leur dire mon amour (Gallimard, 2018)

Lorsque Jean-Noël Pancrazi écrivait Les Dollars des Sables (Gallimard, 2006), il était loin de se douter que, par un de ces détours dont l'existence a le secret, ce roman situé en République dominicaine le ramènerait en Algérie. En effet le livre donna lieu à une adaptation cinématographique, réalisée en 2015 par Israël Cardenas et Laura Amelia Guzman, avec Géraldine Chaplin dans le rôle principal. Le film fut projeté à Toronto, à Rome, à Washington, à Paris et à chaque fois l'écrivain, heureux de se mêler au monde du cinéma, accompagnait l'équipe du film. Il s'y mêla si bien que l'année suivante, il fut invité comme membre du jury au festival méditerranéen d'Annaba. Annaba est une ville de l'Est algérien, la région où Jean-Noël Pancrazi est né, a passé son enfance, et d'où il a été chassé en 1962, rapatrié en France avec sa famille.

La blessure était si profonde que pendant plus de cinquante ans il ne voulut pas y retourner. Mais voilà que le cinéma lui offrait à la fois une occasion et un écran protecteur. Il se dit que dans la foulée d'une semaine de festival, ce serait plus facile : preuve que quelque chose en lui n'avait pas tout-à-fait renoncé. Il accepta, à une condition : celle de pouvoir se rendre, une fois le festival achevé, à Batna sur les lieux de son enfance. La promesse fut accordée.

Le récit intitulé Je voulais leur dire mon amour commence donc par l'embarquement à Orly, ce portail des émotions de ceux pour qui le mot voyage signifie arrachement ou retrouvailles. Le carnet de bord du membre du jury aurait presque suffit à faire un livre. Nous suivons le narrateur sur le tapis rouge et partageons jour par jour l'ambiance du festival, entre déclarations politiques enflammées, danses de pouvoir et de séduction et tentatives de censure. Surtout, nous suivons son esprit qui digresse, prépare la suite du voyage avec des compagnons rencontrés sur place qui le reconnaissent comme un des leurs, l'appelant "l'Algérien" ; qui anticipe le retour à Batna et qui agite les braises dormantes des souvenirs. Souvenirs des vieux films projetés dans les grands cinéma d'autrefois, qui avaient pour nom le Régent, le Colisée, le Casino, où le jeune garçon passionné de cinéma attendait fébrilement l'arrivée de la Palme d'or de l'année ; souvenir de la dégaine de l'ami Mouloud, qui imitait Charlot. Souvenirs de la guerre qui éclate, des attentats en ville, des voisins qui fuient. Des personnages, familiers aux lecteurs de Pancrazi, ressurgissent : le père, la mère, figures centrales de Long séjour et de Renée Camps, les ombres de Madame Arnoul et les copains de La Montagne. Je voulais leur dire mon amour s'inscrit dans le cycle algérien de l'œuvre de Pancrazi : ce dernier récit devait même, idéalement, le clore, boucler la boucle.

Hélas, un coup de théâtre va tout contrarier. Le retour à Batna s'arrête à Annaba, ce n'est pas gâcher le dénouement que de le révéler puisque cet échec est annoncé dès la quatrième de couverture. Pourtant il est tellement douloureux qu'on en veut presque à l'auteur de nous avoir laissé imaginer que ce retour était possible. On a envie de lui dire : mais enfin, est-ce que vous avez vraiment cru que vous alliez retrouver le pays de votre enfance, votre maison, et pourquoi pas le brule-parfum laissé par votre mère ? Parce que bien sûr, ce qui serait vrai pour lui serait vrai pour tous, pour tous les exilés, tous les déracinés, tous les orphelins des lieux de leur enfance.

Quand il est parti en 1962, Jean-Noël Pancrazi, qui n'avait que treize ans, ne savait pas qu'il laissait derrière lui des mots. Il a fallu plus de cinquante ans d'une vie d'écrivain pour retourner en Algérie chercher ces mots. Il y est allé équipé de ce style qu'il a perfectionné de livre en livre, ses phrases télescopiques dont un segment s'allonge en un segment supplémentaire, toujours plus loin, toujours plus fin, pour débusquer et toucher quelque chose qui semblait inatteignable. Ces mots sont ceux qui disent l'amour au lieu de dire la rancœur ; qui disent la fraternité, au lieu du rejet et de l'affrontement.

" Mais qu'avaient-elles, les montagnes, si belles avec leur royaume de cèdres, de muguets sauvages et de clairières dorées, pour continuer à faire peur comme si Dieu les avaient choisies comme réserve du Mal, comme si c'était dans la nuit de ses défilés et dans ses gorges de schiste rouge qu'il pouvait le mieux se renouveler et attendre en secret – et pourtant je continuais à les aimer même si je ne les voyais pas apparaître à partir de M'Sila ; on aurait dit que toutes ses victimes descendaient de la montagne puisque je ne pouvais pas monter jusqu'à elles et traverser les forêts – nous ferions, chacun de notre côté, la moitié du chemin ; ils se tenaient par la main, unis, solidaires, pareils, oubliant dans quel camp ils étaient avant, par qui et où ils avaient été touchés – dans un cinéma ou dans un douar, sur une route ou une terrasse, au début ou à la fin d'un village -, à quelle époque, à quelle heure de la nuit ils avaient été atteints, sans âge, sans trace de blessure comme si seul le climat des sommets avait pu opérer ce miracle, évitant, presque aériens, avec leur air de paradis, les ravins et les ornières creusées par les orages de novembre ; confiants dans les rebords des balcons de quartz sur lesquels ils pouvaient, de temps en temps, s'appuyer ; indifférents à ceux qui, du fond de leurs casemates, empêchaient la montagne de vraiment renaître et de connaître cette paix définitive pour laquelle ils s'étaient sacrifiés –les armes enrayées pour toujours, impossible à réparer ; heureux de retrouver les pentes plus douces et les arbres pleins d'anabs à peine dorés que j'aurais pu cueillir avec eux; étonnés, quand ils arrivaient à mi- pente, de voir en contrebas la ville aussi large, avec autant de rues nouvelles, qui s'étendait jusqu'à la porte de Lambèse et où ils n'étaient pas sûrs de tout reconnaître – les plus avancés, les plus téméraires, les plus récalcitrants, habitués à désobéir en silence, c'était mes petits camarades qui arrivaient jusqu'au bord de la route ; ils savaient que j'étais revenu, que j'étais quelque part dans la plaine, que je ne pouvais pas les rejoindre; ils me regardaient avec un peu de tristesse qu'on ne m'ait pas laissé marcher et prier, comme je l'avais prévu, en mettant de petites croix là où on les avait retrouvés inanimés, un soir de juin, avec Dieu auquel je ne croyais que pour les protéger –mais ce n'était pas la peine d'empêcher de nous revoir, de vouloir nous séparer, ils étaient comme le roc le plus inébranlable de la montagne dans mon cœur ; bientôt je serais avec eux, quelque soit le chemin que je prenne, me disaient-il, avant de remonter, aussi légers et rapides que des djinns regagnant leur patrie invisible, et de disparaître dans la brume de neige."

Court récit, long poème en prose, Je voulais leur dire mon amour, en ces temps de migrations massives, de déracinements et de questionnements sur l'identité, est un texte éminemment contemporain.

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