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Jean-Philippe Toussaint

écrivain

Made In China : ironie ou modestie, Jean-Philippe Toussaint a choisi pour titre de son dernier livre l'estampille qui accompagne des milliards de produits manufacturés de consommation courante. Pourtant Made In China est un ouvrage singulier. On peut le lire dans sa version papier, sous la couverture blanche frappée de l'étoile bleue des prestigieuses Editions de Minuit, mais il est recommandé de se procurer l'édition numérique pour profiter du concept inédit conçu par l'écrivain, dont le projet, explique-t-il, est de " faire sortir physiquement le lecteur des limites du livre qu'il est en train de lire. Comme la voiture amphibie de James Bond qu'on voit se transformer en sous-marin pour poursuivre sa route dans la mer, mon livre, dans les dernières pages se métamorphose en film. Par un simple lien hypertexte signalé par l'icône Play, j'invite le lecteur à découvrir la vidéo The Honey Dress, que j'ai tournée à Guangzhou en décembre 2014." The Honey Dress est une réécriture filmique d'une scène du dernier roman de Jean-Philippe Toussaint, Nue, celle du défilé de mode au cours duquel un mannequin présente une robe faite de miel. C'est là que le titre Made In China prend tout son sens, puisque le texte est le récit du making of du film : repérage des lieux, casting, mise au point des costumes et de l'éclairage, tournage dans une galerie d'art moderne, comme un écho des trois extraits de Fuir, un précédent roman, tournés en vidéo dans la grande galerie du Louvre en 2012. C'est aussi un journal de bord des sentiments et des sensations : l'amitié avec le producteur et éditeur chinois qui se développe par dessus la barrière de la langue, avec -ou malgré- les interprètes qui semblent fournir plus d'énigmes que de clarifications ; l'imprégnation progressive dans la ville de Guangzhou, qui fournit le cadre géographique et les lignes de fuite imaginaires.

C'est toute la question de la littérature contemporaine qui est posée dans Made In China, récit du séjour en Chine auquel est incorporée une réflexion sur la démarche artistique, et donc doublement journal de voyage : voyage géographique et voyage imaginaire d'un artiste écrivain en plein travail créatif. Cette question, peut-être fallait-il la poser depuis la Chine. Pourquoi la Chine ? Parce que, explique-t-il, "quand on tourne un film en Chine, c'est comme si une fenêtre s'ouvrait à l'improviste dans la pièce où l'on travaille et que les portes se mettaient à claquer, les papiers à s'envoler, sous l'effet d'un courant d'air irrépressible. C'est le tourbillon du monde extérieur, bruyant, brouillon, imprévisible, qui fait irruption dans notre travail et qui bouscule l'action du film qu'on est en train de tourner, s'insinue dans les décors, se glisse entre les personnages, avec son tohu-bohu, ses couleurs, ses odeurs, son chaos, ses incidents qui nous contrarient, ses contretemps qui nous enlisent, ses klaxons qui s'incrustent dans la bande-son, ses chevaux qui hennissent, ses phares qui viennent se difracter dans l'image." C'est presque un manifeste pour le hasard contre la nécessité aristotélicienne, pour la saisie de vie contre son imitation vraisemblable et cohérente, pour l'émergence contre le déterminisme.

Pour le lecteur de Jean-Philippe Toussaint, le texte se transmue en image mais pour l'auteur, c'est l'écriture, après coup, qui a complété et donné tout son sens au film.

C'est là, sans doute, que réside la spécificité numérique de Made In China : moins dans l'expérience de lecture qui embraye sur un visionnage de film, que dans la façon dont nous assistons, nous lecteurs, à la révolution numérique qui est en train de s'opérer dans la tête des écrivains - du moins quelques-uns.

Entretien

Les oeuvres numériques se multiplient : livres animés, poèmes visuels, œuvres interactives. Elles ne sont signées, il est vrai, d'aucun auteur littéraire reconnu et qui plus est, accompagné dans cette démarche par sa maison d'édition. L'implication des Editions de Minuit est-elle à prendre comme le signal que l'institution littéraire prend au sérieux ces nouvelles formes de textualités ?

Ma démarche est avant tout littéraire, et Les Éditions de Minuit m’accompagnent sur cette voie, rien de plus. Je ne cherche pas à bouleverser la littérature en y adjoignant de la musique ou de la vidéo. Je mène simplement une réflexion sur la place de la musique et de l’image dans les livres. J’ai toujours regretté que les livres soient des objets clos, hermétiquement fermés, sans véritable interaction avec le monde extérieur. J’aimerais que plus souvent, comme dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen, l’acteur descende de l’écran pour aller rejoindre la spectatrice dans la salle. Dans Made in China, j’ai ménagé deux de ces ouvertures sur le monde extérieur. Deux fois, dans le livre, j’ai franchi cette frontière intangible — et quasiment taboue — qui sépare le monde réel de l’univers de la fiction. La première fois, c’est quand des bruits de Harley Davidson se font entendre dans la salle à manger d’un restaurant de Guangzhou où se trouvent les personnages, bruits de moto qui, quelques lignes plus tard, s’avéreront provenir non pas de la salle à manger du restaurant qui se trouve en Chine mais de la place de Barcaggio, en Corse, où je me trouve moi-même quand j’écris. La deuxième fois, c’est à la fin du livre : le livre ne se termine pas complètement, il se prolonge par un film, qui créé une ouverture sur le monde. Dans le livre papier, j’indique simplement un lien pour visionner le film sur son ordinateur. Mais, dans le livre numérique, la musique du générique se déclenche automatiquement quelques lignes avant la fin, et le lecteur, devenu spectateur, peut regarder le film sur l’écran de la tablette ou de la liseuse sur laquelle il était en train de lire.

Votre désir de " faire surgir de la musique d'un livre" a guidé votre projet. Mais est-ce qu'on n'entend pas la petite phrase de Vinteuil dans les mots de Proust ? De même, on entend de la musique dans la scène de Fuir - pas forcément celle que vous avez peut-être en tête, mais celle que vous créez dans notre tête. La littérature n'a-t-elle pas justement pour vocation de mettre de la musique là où elle n'est pas ?

Bien sûr, la littérature est un art de l’imaginaire. Il n’empêche. J’ai toujours eu ce fantasme d’essayer de faire surgir physiquement de la musique — de la vraie musique — des pages d’un livre.

Qu'est-ce que l'image (la photo, le film) apporte (ou enlève peut-être, à la façon d'un soulagement) à l'écrivain ?

Rien. La littérature est un art parfait, auquel il ne manque rien, et qui fait la place belle à l’imaginaire. Ceci étant, je ne renonce pas aux arts visuels. Je continue à faire des photos et il me plaît d’essayer d’adapter en images certaines scènes apparemment inadaptables de mes livres.

Made In China est un métatexte de The Honey Dress, et The Honey Dress est une réécriture filmique d'une scène de Nue. On peut dire que ces deux œuvres, Made In China et The Honey Dress, ou cette œuvre, si vous considérez que c'est une seule œuvre numérique, fait partie du cycle de Marie. Pourquoi avoir donc fermé le cycle sur le dernier volume de la quadrologie (à paraître en octobre) ? Pourquoi ne pas y intégrer The Honey Dress et Made In China, en intertextualité horizontale (texte-film) et verticale (texte- métatexte ) ?

Pour moi les quatre livres du cycle de Marie, que Minuit va reprendre en un seul volume en octobre sous le titre M.M.M.M. (http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-M.M.M.M.-3246-1-1-0-1.html ) est une oeuvre de pure fiction. C’est un ensemble romanesque, où tout est fictif, même si je me suis parfois nourri de réalité pour l’écrire. Dans Made in China, au contraire, je ne relate que des événements réels. Ce sont donc pour moi deux projets tout à fait différents.

"Quand on tourne un film en Chine, c'est comme si une fenêtre s'ouvrait à l'improviste dans la pièce où l'on travaille ( …) " écrivez-vous dans Made In China, qui est par ailleurs une réflexion, un essai romancé, sur le hasard. Est-ce la Chine d'aujourd'hui qui vous inspire ces réflexions sur l'imprévisible qu'il faut savoir accueillir, s'opposant peut-être à une vision occidentale du destin, de la maîtrise, du caractère prédictible des événements et peut-être des récits ?

Mon livre est une variation sur le hasard, c’est une réflexion sur la place que le hasard peut prendre dans la création artistique. Tant qu’on écrit, tant que le livre, ou le film, n’est pas achevé, tout est ouvert, tout est possible, on peut se servir de toutes nos expériences de la vie réelle pour le nourrir. Mais, dès que le livre ou le film se termine, cette ouverture au possible se clôt définitivement : « L’oeuvre se referme au vent des fortuits, et devient la fatalité qu’elle devait être. » Mais Made in China est aussi un portrait de mon ami Chen Tong, mon éditeur chinois, qui est à la fois libraire, artiste et commissaire d’exposition. Il y a un moment, dans le livre, où je suis très touché par quelques mots qu’il a prononcés, qui me font ressentir, au-delà des cultures et des langues, ce que peut être la réussite d’une relation professionnelle, et même ce que peut être l’amitié.

Vous semblez trouver dans la vie quotidienne en Chine un réservoir romanesque, fût-ce sans intrigue. " La vie, quoi", écrivez-vous. Pourquoi justement la Chine ?

A cause de la rencontre avec Chen Tong, justement. C’est lui qui m’a permis de découvrir la Chine, au début des années 2000. Sans lui, rien n’aurait été possible. Comme écrivain, la Chine m’a immédiatement intéressé, parce qu’elle représentait le monde qui bouge, qui se transforme. C’était une image du monde contemporain.

Made In China est un texte sur la créativité littéraire et artistique. Il a été en grande partie écrit en Corse. En quoi le fait de travailler à Barcaggio favorise-t-il votre créativité ?

J’écris essentiellement mes livres à Ostende, sur la côte belge, en hiver, et en Corse, surtout au printemps. C’est avant tout l’isolement que je recherche, la présence de la mer, la possibilité de faire de longues promenades, qui participent elles aussi du travail de création. Comme je l’écris dans L’Urgence et la Patience : « Pendant la journée, je marche, je fais du vélo, je nage — le bain n’a jamais été incompatible avec l’étude, bien au contraire.»

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