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Patrice Franceschi

aventurier

Dans les librairies, dans les magazines et à la télévision, on le présente comme un écrivain engagé, un aventurier, un explorateur, un guerrier. Un gars de la marine qui n'a pas froid aux yeux, capitaine d'un trois-mâts baptisé La Boudeuse d'après la frégate de Bougainville qui fut le premier navigateur français à faire le tour du monde au 18 ème siècle (et non d'après la chanson de Marc Paoli que chantait Tino Rossi, quoique la coïncidence fasse plaisir). Le tour du monde, c'est en ULM que Patrice Franceschi l'a parcouru. C'était il y a vingt ans, et il accomplissait cet exploi en vivante incarnation de l'opinion que Hugo Pratt, dans Corto Maltese en Sibérie, met dans la bouche de Raspoutine : «Dieu seul sait ce que c'est moche de vivre dans un monde sans aventure, sans fantaisie».

Quoique la fantaisie ne soit pas le premier mot qui vient à l'esprit quand on rencontre Patrice Franceschi. Combattant jadis aux côtés des Afghans contre les Russes, il est aujourd'hui aux côtés des Kurdes contre l'État Islamique. Et quand je dis aujourd'hui, c'est maintenant, là, au moment où je vous parle. Mettez les info, vous verrez : Rakka est en train de tomber, Daesh se prend une raclée par l'alliance arabo-kurde syrienne, ça canarde de tous les côtés et même au dessus, à cause des drones, eh ! bien, vous voyez cette silhouette, là, près de la casemate ? Le type qui vient de jeter sa cigarette ? Brun, mince, le sourcil discipliné, un James Bond qui serait joué par Robin Renucci ? Il parle à une fille en treillis qui se trouve à côté de lui, une combattante qui a déjà tué une trentaine de terroristes et qui a perdu autant de ses camarades. Il faut entendre sa voix à lui, marinée dans l'eau de mer, le tabac et la poussière du désert. Il faut y associer les dialogues de Mourir pour Kobané (qui vient, ça tombe bien, de reparaître en poche chez Perrin, collection Tempus), récit romanesque que Patrice F. a écrit d'une seule main, l'autre étant occupée par une arme de poing, et qu'il a rapporté des deux premières années de cette guerre en Syrie.

Alors : marin au long cours, aviateur recordman, écrivain goncourisé (pour son recueil de nouvelles en 2015), combattant volontaire ? Pourquoi pas agent secret tant que vous y êtes. En réalité, Patrice Franceschi, c'est un personnage de roman. Comment je l'ai compris ? C'est presque trop facile. Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes qui font un bisou à leur famille et ferment gentiment la porte de la maison pour aller aider des amis Kurdes "dans leur révolution et leur guerre contre les islamistes" ? "La guerre des Kurdes contre Daesh, c'est ma guerre", dit-il. "J'en ai fait une affaire personnelle. J'aime ces gens-là parce que leur combat est digne, leur révolution est formidable : instaurer la démocratie en plein milieu du Moyen-Orient, l'égalité homme femme, la laïcité, le respect des minorités. Et en plus, ils réussissent. Ils payent le prix depuis cinq ans, des milliers et des milliers de garçons et de filles qui se font tuer. Bientôt leur pays, le Rojava, le Kurdistan syrien, grand quand même comme trois fois le Liban, sera reconnu comme une entité autonome. Donc ça valait la peine d'accompagner une telle révolution et un tel combat pendant cinq ans." Selon lui, la clef de leur infaillible succès à terme, c'est leur « capacité à l'excellence. Ils n'ont pas la crainte de mourir et ça c'est une force extraordinaire, incompréhensible dans une société comme la nôtre qui a mis la mort comme tabou, le risque zéro comme objectif et qui veut vivre le plus longtemps possible". Lui non plus, il n'a pas peur de mourir. Il n'a peur que d'une chose : mal vivre, passer à côté, ne pas essayer de réaliser ses rêves « hors de l'ordinaire et de la médiocrité qui nous entoure trop souvent.

Tout est fait pour nous rendre la vie médiocre et trop souvent les gens s'y soumettent. Le consumérisme comme horizon, la possession comme objectif, bref tout ce que mes vieux amis stoïciens réprouvaient, et donc ils passent à côté de la seule chose qui importe: qu'est ce que je fais du temps que la vie me donne sur terre.» Jusque là, d'accord. C'est lorsqu'il ponctue de formules que ça devient romanesque : « C'est une vieille habitude de me mêler de ce qui ne regarde pas.» Ou encore : «L'aventure c'est l'engagement, c'est pas seulement une gesticulation musculaire en milieu exotique.» Ou encore, relevant la voix à la fin de la phrase comme un défi : «Il faut savoir d'où on vient et où on veut aller.»

D'où vient-il ? De la famille des écrivains aviateurs, les Malraux, Hemingway, Romain Gary, Saint Exupéry, ceux qui engagent leur vie dans la réalité du monde et en font la matière d'une œuvre littéraire : L'Espoir, L'Adieu aux armes, Les Racines du ciel, Terre des hommes. Et où va-t-il ? À la quête infatigable de cette vertu que les Grecs appelaient Arété, l'excellence. Et de citer ses philosophes préférés : « La plus belle philosophie antique, celle qui a fait l'Occident. Rome s'en est emparé pour le peuple et pour les légions et ils en ont fait la civilisation occidentale. Épictète, Marc-Aurèle, Sénèque, Zénon de Kition, Cléanthe (il l'appelle par son petit nom mais on comprend qu'il s'agit de Cléanthe d'Assos), Chrysippe (de Soles), Posidonius, ça c'est de la pensée, ça c'est de l'action.» Vous en connaissez beaucoup, vous, des anciens para qui vous alignent une demi-douzaine de stoïciens ? «Et eux, ils s'investissaient dans le monde, dans la politique, dans l'action, dans la création, à cent pour cent, totalement ! Contrairement à leurs ennemis épicuriens qui se retranchaient dans leur "jardin" pour juste vivre, en gros, d'amour et d'eau fraîche et d'amitié. C'est sympa, mais ça manquent un peu de panache.» Voyez ce que je veux dire? Autre indice : il entretient avec le temps une relation particulière, une sorte d'ubiquité temporelle. Trois ans sur un bateau, deux ans et demi sur un ULM, des aller-retour sur les fronts afghan et syrien qui mis bout à bout doivent se compter aussi en années ; ce qui n'empêche pas les amours, les enfants ; ce qui n'empêche pas l'écriture de romans et de nouvelles ( son prochain recueil, Dernières nouvelles du futur, est prévu pour janvier 2018 chez Grasset), ce qui n'empêche pas les récits et les essais, comme, pour ne citer que les plus récents, De l'esprit d'aventure qu'il présente comme «une tentative de théorisation de ce qu'est l'esprit d'aventure par rapport à l'aventure tout court » ou son manifeste politique Combattre. Sans compter son rôle de directeur de la collection Points Aventure qui vient de fêter son quatrième anniversaire et son quarantième titre avec un ouvrage collectif, L'aventure, le choix d'une vie.

Du coup, on ne peut pas lui reprocher de ne pas mettre ses convictions en actes, quand il déclare que ce qui compte pour lui, c'est« la fécondité de ce qu'on fait dans la vie. Produire un livre par exemple, écrire une œuvre, faire des actes qui sont des créations, on doit essayer d'en faire des chef-d'œuvre. Voilà ce qu'est une vie, voilà comment elle se compte.» Mais quand même, on se demande comment il parvient à tout faire en même temps. Sa vie n'est pas un roman, c'est une collection de romans. Et de l'un à l'autre, on lui retrouve la même énergie, la même détermination. Le temps n'a pas de prise sur lui, ce qui, pour le coup, n'arrive qu'aux êtres de fiction, et encore, pas tous, voyez le Lieutenant Blueberry.

Autre indice : Patrice F. est convaincu que n'importe qui peut mettre de l'aventure dans sa vie et devenir un personnage de roman. « Il suffit de le décider, c'est un choix de vie. Comment est-ce que je veux vivre? Dans un bureau de neuf heures du matin à six heures du soir pendant les quarante ans de ma vie ? C'est un choix, mais on peut dire aussi : je veux l'inverse. Je préfère qu'il m'arrive n'importe quoi plutôt que rien. À mes risques et périls.» La clef d'une vie romanesque, d'après lui, c'est le risque. « Comment voulez-vous connaître la valeur de la vie si vous ne la risquez pas ? Après on ne perd plus une seconde, on ne jette pas le temps par la fenêtre. On s'aperçoit que c'est la chose la plus précieuse qu'on ait au monde, parce qu'on ne sait pas si le lendemain on sera mort ou vivant. Même les histoires d'amour changent.» Par un retour en arrière classique dans ce type de narration, Patrice évoque un souvenir flouté d'un épisode en Afghanistan. Il y a là des Françaises, elles sont infirmière ou médecin. Une rencontre. Le plaisir, les sentiments, les émotions ont un relief différent quand le mot "demain" peut perdre son sens, quand on ne sait même pas si "demain" on sera vivant. «Un certain style de vie amène un certain bonheur, une certaine puissance d'être». Alors comment se termine le roman ? « Très mal, toujours, comme la vie.» Il ajoute : « La vie c'est une succession d'épreuves qu'il faut surmonter, l'essentiel c'est de dire à la fin : on a gagné.

- On a gagné quoi ?

- On a gagné d'avoir compris. Il ne faut pas traverser la vie sans apprendre, sans comprendre. Je dois sortir de la vie meilleur que je n'y suis rentré.»

Série d'épreuves, danger, transformation, élucidation. Voyez ce que je veux dire ?

C'est fini. Il a terminé son drink, il est déjà ailleurs, profitant d'une dernière soirée avec des amis avant de décoller pour la Syrie. Est-ce que par hasard j'aurais, dans un rêve éveillé, imaginé que je prenais un verre avec un héros de roman d'aventure à une terrasse de café, un soir de printemps ?

Mais non. Il m'a laissé une preuve tangible que ce n'est pas moi qui ai imaginé la scène : j'ai entre les mains Mourir pour Kobané, qu'il vient de m'offrir, avec une dédicace. Merci Patrice, et tâchez de revenir, parce que je crois au pouvoir de la littérature, et qu'il faut bien que quelqu'un écrive Mourir pour Rakka.

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