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Cédric Villani

député

 

L'histoire d'un homme qui change de vie professionnelle est toujours intéressante. Si cet homme est un des plus grands mathématiciens du monde, titulaire de la médaille Fields, qui met entre parenthèses ses travaux de recherche et d'enseignement pour se consacrer à la politique, c'est encore plus intrigant.

Pourquoi ce choix ? Certains ont parlé d'atavisme corse. Il est vrai qu'un des ancêtres de Villani a été maire d'Ajaccio - ce devait être un bon maire puisqu'une des rues de la ville porte encore son nom, la rue Stephanopoli. Il était lui-même descendant en ligne directe de David II Comnène, dernier empereur de Trébizonde. Villani tient à lier son origine corse à l'histoire des Grecs qui s'exilèrent pour échapper à la domination des Turcs au 17ème siècle. Ghjuvan Stefanopoli, un Grec de Maïni dans le Péloponnèse, organisa l'exil de ses compatriotes qui fondèrent la colonie de Cargèse. Si Villani aime s'y rendre, ou crapahuter avec sa famille sur le GR 20, c'est à Bastia qu'on le croise le plus souvent, notamment au festival de la BD qu'il juge «le meilleur festival de bandes dessinées en France par sa convivialité, sa chaleur, sa qualité d'écoute d'échange». Il en parle en connaisseur puisqu'il est le co-auteur avec Edmond Baudoin des Rêveurs lunaires, une BD qui raconte quatre inventions qui ont changé l'histoire, et d'une deuxième à paraître en 2018. C'est une des facettes de ce vulgarisateur de la culture scientifique, de ce passeur, enseignant dans l'âme. "Je suis un enseignant avant d'être un chercheur, fils d'enseignants, neveu d'enseignant" : allusion à son oncle qui a longtemps enseigné les maths à Sartène.

Une goutte de sang corse suffirait-elle à transformer le plus éminent chercheur en homme politique ? Eh bien, pas du tout : en cela, Villani n'a rien d'original. Il est sur la trace des grands mathématiciens qui ont voulu une carrière politique : Paul Painlevé, ministre et Président du Conseil entre les deux guerres, Emile Borel député puis ministre à la même époque, Arago, député puis ministre sous la seconde République, Laplace ministre de Napoléon, Condorcet, député pendant la Révolution. On peut remonter ainsi jusqu'à Thalès, l'inventeur du théorème, qui aurait été également un grand conseiller politique au 6ème siècle avant JC. Ce matin, quand Cédric Villani arrive au café à l'angle de la place du Palais Bourbon, arborant sa tenue favorite – veste et gilet noirs, chaîne à la boutonnière, cravate lavallière, les cheveux mi longs à la mode romantique – il semble une apparition d'un de ces grands scientifiques politiciens du dix-neuvième siècle. La lavallière du jour est en soie sauvage bleue. Cédric Villani l'a choisie car, dit-il, c'est une couleur sage, et selon lui la couleur préférée des politiques. Il parle des vêtements, bien sûr, pas des codes couleurs des partis – il fut une époque où il y avait encore du vert, du rose et du rouge dans le paysage. Sa barbe de trois jours soigneusement entretenue, son jean, son sac à dos et son portable, attributs du gentleman contemporain, signalent tout de même l'homme bien ancré dans son époque.

Au fond la question de savoir ce qui a poussé Villani vers la politique n'est pas très intéressante. Pourquoi lui, justement, n'y serait-il pas allé, quand au printemps dernier tant de candidats de la société civile ont franchi le pas ? Ce n'est pas parce qu'on est un génie des maths qu'on doit se cantonner à la recherche de haut niveau. Il est le premier à dire qu'il ne faut jamais se sentir prisonnier de ses talents. Ainsi, assise en face lui au café Bouron, on assiste à l'un de ces moments de bascule dans la vie d'un homme, l'une de ces grandes scansions comme il y en a peut-être quatre ou cinq dans une existence, qui révèlent à quel point nos parcours sont faits d'opportunités et de hasards, même si a posteriori on a l'impression que les choses ont avancé de façon linéaire et continue. Périodes de grandes incertitudes au moment des choix, mais Cédric Villani n'a pas peur des incertitudes, au contraire elles stimulent son intelligence et sa créativité. Il raconte que son sujet de thèse a été choisi au hasard, tout simplement parce que, quand on se lance dans une thèse en mathématiques, on n'a guère de moyens de savoir de quoi il s'agit. «Avant même de comprendre la question qui vous est posée il vous faut des mois de travail, et après, le plus souvent, il vous faut trouver une question meilleure que les questions qu'on vous a posées. Mais à chaque fois cela semble relever d'un coup de chance.» Il assiste à une conférence, qui résonne avec une lecture qu'il est en train de faire, et tchac, étincelle. Il discute avec un collègue, échange de mails, croisement d'idées, tchac, étincelle. C'est ce qu'il raconte dans le premier chapitre de Théorème vivant, le récit de l'élaboration du théorème qui lui a valu la médaille Fields. «C'est un vrai coup de chance, bien sûr ça ne nous tombe pas dessus, on a l'expérience, mais ça n'était pas attendu. Si la petite étincelle n'avait pas été là, il ne se serait rien passé, ma vie aurait été différente.» Autre exemple de changement imprévisible et d'incertitude fertile, sa nomination comme Directeur de l'Institut Poincaré à l'âge de seulement 36 ans, une tâche qui n'était pas du tout sur son radar.

Différente, sa vie l'est certainement depuis le début de l'année 2017 qui a commencé par l'équation à 2 puissance 10 inconnues de la campagne électorale. À peine élu député, Villani a démissionné de son poste de Directeur de l'Institut Poincaré – précisons : Henri Poincaré, le mathématicien, et non Raymond Poincaré, l'homme d'état - pour devenir aussitôt Président de l'Office Parlementaire d'Évaluation des Choix Scientifiques et technologiques et à l'Assemblée, qu'il décrit comme «une belle institution avec un beau passé mais dont le pouvoir d'influence, l'impact ne sont pas à la hauteur» et pour lequel il affiche sans ambages l'ambition de le remettre à niveau. Il est également membre de la Commission des lois à l'Assemblée nationale. Dans sa sacoche, plusieurs carnets de notes, une édition commentée au format poche de la Constitution, le gros rapport de cinq cents pages sur la loi de moralisation de la vie publique et le fascicule du projet de loi qui en découle. Il s'étonne du contraste entre les deux. «On est frappé par le volume de choses qui se discutent à l'intérieur de l'Assemblée en comparaison du résultat. De temps en temps il sort un petit quelque chose, on dit : "aujourd'hui les députés ont adopté ce truc-là". Il découvre la machine parlementaire, surpris de la trouver si gourmande en paroles et en discussions. «Hier par exemple, on a commencé à 16 heures et c'est seulement vers minuit qu'on est entré dans le vif du sujet. Avant, il a fallu examiner les motions de censure, les motifs de report en commission des exposés généraux.» La question qu'il se pose déjà, c'est comment rendre ce processus de création de loi plus cohérent, plus efficace, plus divers. «C'est une belle machine, l'Assemblée nationale, le système des commissions, le système du Groupe, le système du débat, des règles strictes, le règlement qui régit tout ça. J'attends de voir aussi comment ça va être en session ordinaire, j'attends de voir aussi le vote du budget.» Il consulte son carnet : « Hier j'ai noté là :"il est 23 heures et on n'a pas commencé". » Car il note tout : les interventions des gens, les discussions, les rendez-vous. Il l'a toujours fait. Dans sa vie antérieure, les notes étaient thématiques. Aujourd'hui, impossible de maintenir la classification logique à laquelle il se tenait. «Littéralement il faut être en deux endroits différents presque à chaque instant. Même à l'Assemblée par exemple, c'est arrivé que le même sujet soit traité en trois endroits au même moment, à la fois en audition d'expert devant le Président de la Commission des lois, en réunion des commissaires du groupe, et en réunion de groupe.» Évidemment il a une idée de réorganisation. «Pour bien faire les choses, il aurait fallu d'abord assister à l'audition, ensuite travailler en réunion des Commissaires du Groupe, ensuite porter la discussion devant le Groupe.» Contrainte augmentée par le fait qu'il a deux lieux de travail, l'un au Palais Bourbon et l'autre à l'Office. Pour l'un de ses films, Eric Rohmer avait inventé ce faux proverbe : "Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa maison." Cédric Villani, qui ne dédaigne pas la littérature et la poésie (dans Théorème vivant, les équations et les notices biographiques de mathématiciens côtoient une chanson Catherine Ribeiro, un poème de William Blake, un extrait de L'Oiseau-Soleil de Neil Gaiman) nous inventera peut-être un proverbe pour les gens qui ont deux bureaux. On le sent perplexe devant ce mode de fonctionnement. «La réalité c'est que quand il s'agit de discuter en pratique une loi, on voit des centaines de parlementaires, y compris un bon paquet de juristes, discutant pendant des heures sans savoir si telle phrase, telle mesure est, ou non, constitutionnelle.» En même temps, il reconnaît que, comme dans beaucoup de domaines, lorsque la parole est donnée au plus grand nombre, on voit des choses émerger. Il se rappelle avoir tiré de son MOOC, un cours en ligne auquel ont assisté des milliers d'internautes, une expérience surprenante : « J'ai été frappé que la force de la multitude se manifeste dans le fait que, de tous mes cours, c'est celui que j'ai corrigé le plus vite, parce que les retours viennent de tous les côtés. Quand votre audience est de quelques milliers d'élèves, le moindre flottement dans une preuve, dans un argument, dans une clarté d'explications, y est décelé par quelqu'un quelque part.» Souci de pédagogue, mais aussi observateur des pratiques contemporaines. Il croise cette observation avec le commentaire qu'il tire de son exemplaire de La Constitution, selon lequel les ordonnances rapides sont souvent plus mal rédigées que les lois qui sont passées par le vrai filtre parlementaire, avec leurs longs débats. «Mais il y a une question qui se pose: comment est-ce qu'on peut tirer parti du nombre aussi intelligemment que possible pour améliorer le processus législatif ?» C'est-à-dire, comment profiter de la multitude des questions, des remarques et des corrections proposées par 577 députés, sans s'y noyer ? Justement, Cédric Villani est l'ami des grands nombres et l'on suppose qu'il finira bien par avoir une idée. Pour le moment, comme pour sa thèse, comme pour la direction de l'Institut Poincaré, il commence modestement, méthodiquement, par s'immerger dans le problème. Il sait combien les étincelles sont tchac, imprévisibles et inattendues.

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