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Robin Renucci

Athlète de l'imaginaire

Il ôte sa veste d'un geste précautionneux et porte la main à son épaule qui le fait souffrir. Blessure ? Tendinite ? Quelques minutes plus tard, Robin Renucci parlera de lui-même comme d'"un homme vieillissant". En réalité, avec son corps sec et léger de coureur de fond, c'est un athlète. Sa spécialité, c'est une sorte de pentathlon de l'art dramatique. Oui, pentathlon, c'est un mot qui convient à cet amoureux des mots et des étymologies, qui se les met si bien en bouche pour vous les expliquer qu'il vous ferait aimer un dictionnaire. Il pratique cinq disciplines : acteur, metteur en scène, directeur de théâtre, professeur d'art dramatique, fondateur d'une association corse : l'Aria.

L'acteur Robin Renucci est le contraire d'une star, malgré sa présence continue et familière au cinéma, au théâtre et à la télévision. La star qui fascine son public, très peu pour lui. Il se plait à rapprocher les mots star et sidération, cette maladie qui selon les Anciens venait des étoiles. L'acteur au contraire est habité par le désir de la rencontre et du lien, jamais épuisé, toujours à renouveler. "Désirer", précise-t-il, "c'est dé-sidérer". Pour Robin Renucci, un acteur est quelqu'un qui sait se mettre en empathie avec un public, qui établit un contact et a la responsabilité de déclencher une pensée. Une vision humaniste, en somme. "Transmettre quelque chose à des gens, c'est un acte d'aiguisement de singularité". Il se vit comme un medium qui passe un texte, déchiffre une situation, affine la capacité de compréhension des spectateurs qui deviennent à leur tour autant de vecteurs de transmission, acteurs eux-mêmes de la transformation du monde. Il revendique ce qu'il y a de politique dans ce geste, pour l'individuation contre l'uniformisation, pour l'esprit critique contre l'esprit moutonnier.

Du coup, il ne s'agit pas seulement de bien jouer, encore faut-il ne faut pas jouer n'importe quoi. Il dénigre les grands spectacles qui en mettent plein la vue à coup de figurants, de costumes et de lumières, les one-man-shows narcissiques, la téléréalité abrutissante. Il dénonce l'édulcoration de la littérature, sa dégradation en comédies musicales réductrices. "C'est facile de faire réagir les gens. Il y a un émetteur et un récepteur, c'est très facile d'ouvrir la communication. Mais entrer en échange symbolique c'est différent. Dans l'échange symbolique, l'autre achève ce que vous êtes en train de lui transmettre." Et de rappeler que le symbolon, en grec ancien, désignait une poterie cassée en deux et partagée entre deux partenaires. Pour liquider le contrat, chacun devait apporter son tesson, qui n'avait de valeur que complété par l'autre. La télé, il n'est pas contre, lorsque c'est un programme intelligent comme Un Village français – dans lequel il joue le Dr Larcher - 72 heures de fiction qui fouillent des situations réelles et mettent en miroir deux époques, celle de l'Occupation et la nôtre avec son lot, à elle aussi, de complotisme, d'exclusion, de résistance. Il n'a rien non plus contre le fait de monter un spectacle où l'acteur est seul sur scène, comme L'Enfance à l'œuvre (cet été au Festival d'Avignon et à Bastia le 28 juillet) où il fera entendre des textes de Romain Gary, Henri Michaux, Proust et Rimbaud en résonnance avec les musiques de Chopin, Schubert, César Franck et Rachmaninoff. C'est une sorte d'anthologie personnelle qu'il a composée, par laquelle il souligne son attachement au temps de l'enfance, celui de l'attention, de la contemplation, de la formation à la connaissance, tout ce qui va plus tard permettre l'inspiration et la créativité.

Acteur et metteur en scène, on le voit également à l'œuvre en ce moment dans L'Avaleur, une pièce américaine de Jerry Sterner, produite par Les Tréteaux de France dont il est le directeur. Dans son adaptation française, c'est l'histoire d'une petite entreprise de Cherbourg en bonne santé qui se fait dévorer par l'offre publique d'achat d'un traider londonien. Cette pièce, Robin Renucci l'inscrit dans la réflexion autour de l'argent qu'il a initiée l'an dernier avec Le Faiseur de Balzac. " Il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas de quoi il s'agit. Cette pièce me semblait montrer de manière un peu pédagogique et en même temps très ludique les mécanismes dont on entend parler tous les jours, OPA, augmentation des dividendes, gestion court-termiste ou capitalisme d'investissement". Cinq ans après le discours du Bourget où le candidat Hollande fustigeait la finance, Renucci ne baisse pas la garde. Il prétend, par le biais du théâtre, raconter le monde et aider à le comprendre. Après le thème de l'argent, il se penchera sur la robotisation, avec notamment La guerre des Salamandres de l'écrivain tchèque Karel Çapek, un texte satirique qui date de 1936. Une façon de répondre au mandat qui lui a été confié à la tête des Tréteaux de France, centre dramatique national itinérant dont la mission, telle qu'il la voit, est de "conscientisation où la citoyenneté prend une place importante, un service public humaniste ouvert qui permet à l'autre d'avoir du recul." Avec ce cycle en préparation, il pose la question de la société de demain : que va-t-on faire du temps libéré par le travail des robots ? Qui va en bénéficier ? Il ne s'accroche pas aux modèles du passé, et se réjouit de la diminution du temps de travail, mais il se veut vigilant : " On va vers cette émancipation-là, à condition que l'on accepte de répartir différemment les richesses. Que faire de nos 730 000 heures de vie ? La question est toujours la même, c'est celle des rapports individuels et collectifs. Est-ce que l'intérêt individuel doit l'emporter absolument, ou bien est-ce qu'on a un intérêt collectif dont l'individu va bénéficier ?" Son utopie pour tous, c'est le temps du loisir studieux, consacré à la méditation et à l'amélioration du bien commun, l'oisiveté que les Romains appelaient otium, et que Renucci, en étymologiste passionné, oppose au negotium, le négoce, les affaires. Là encore, il joue avec les mots comme un oiseleur avec des moineaux, il les convoque, les nourrit, les caresse. Il a un côté maître d'école dont l'estrade se serait élargie en tréteaux. " Mon rôle, c'est de réparer le mauvais travail qui a été fait. Quand quelqu'un arrive à l'âge de la majorité citoyenne et dit (il se met à ânonner) contre-nous-de-la-tyrannie-l 'étendard-sanglant-est-levé, c'est dramatique, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? C'est de la destruction de la langue. Ça ne veut rien dire. Y compris de la part de nos élus. (Il ânonne à nouveau) Maître-Corbeau-sur-un-arbre-perché, ça ne veut rien dire. On a l'impression que c'est l'arbre qui est perché." Alors il le dit à sa manière, et autour, aux autres tables, les gens prêtent l'oreille. Le corbeau apparaît, perché sur son arbre, tout fier avec son fromage coincé dans le bec. Mais il plante là corbeau et fromage, et ressort l'étendard, l'étendard sanglant de la tyrannie, levé contre nous. Il ne s'en rend pas compte mais autour, les gens ont cessé leurs bavardages pour l'écouter. " Aux armes citoyens, si ça ne produit pas de la pensée, ça ne sert à rien. Alors il faut réparer. L'art permet de réparer, d'apporter des éclairages." Le corbeau, le fromage, l'étendard continuent de luire doucement dans un coin, tandis qu'il ramasse le tout en une formule : " ce qu'on fait, c'est relever les paroles couchées".

C'est ce qu'il enseigne à ses élèves du Conservatoire. Savent-ils qu'il les considère comme des maillons de la citoyenneté et de l'éducation populaire de demain ? Ont-ils conscience de la mission dont leur mentor les charge ? Gare à ceux qui se contenteront de devenir des vedettes de l'écran.

"Servir la République c'est donner force et tenue au langage." Cette pensée de Francis Ponge dont il semble avoir fait sa devise, il ne la réserve pas au Conservatoire ou aux Tréteaux de France. À l'ARIA, l'association de formation et de pratique théâtrale qu'il a fondée à Pioggiola, il insiste beaucoup pour que la langue française soit très belle. "En rien elle n'altère la langue corse, qui est très belle et très riche aussi." Il prétend même qu'on comprend mieux le français si on comprend le corse. A son oreille à lui, en tous cas, c'est la langue corse qui murmure les mots de la langue française et révèle leur cousinage dans la grande famille des langues romanes. L'Aria, qui fête ses vingt ans cette année, a vu passer des milliers de stagiaires venus du monde entier, des centaines d'enseignants qui aujourd'hui montent des projets et diffusent dans leurs classes des pratiques fondées sur la recherche de la transmission, l'aiguisement de l'imaginaire comme il dit. Son ambition serait que tous les enfants corses passent à l'Aria. Vingt ans d'existence de l'association, cela représente toute une génération de jeunes qui ont grandi dans cette sphère d'influence, sans parler du bénéfice économique dans la micro-région. Il en est fier, ne fût-ce que pour la démonstration qu'il y a des initiatives culturelles en Corse et que du théâtre, on n'en fait pas qu'au bistrot. En même temps, il relativise. "C'est tout petit en comparaison de ce qui se passe dans l'industrie du spectacle, c'est un colibri. Mais ce n'est pas parce que c'est petit que ce n'est pas fort et puissant." Tout à l'heure un corbeau, un fromage, un drapeau. À présent un colibri. Entre les racines grecques et latines et les séries télé, les convictions politiques et les lieux de résistance, le théâtre itinérant et l'Aria, Renucci fait le grand écart. Un athlète, vous dis-je : l'athlète de l'imaginaire.

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